Clauses et bégaiements dans la “ phrase ” simonienne. 

   

 

Peut-être serait-il intéressant de faire une fois une œuvre qui montrerait à chacun de ses nœuds, la diversité qui peut s’y présenter à l’esprit, et parmi laquelle il choisit la suite unique qui sera donnée dans le texte. Ce serait là substituer à l’illusion d’une détermination unique et imitatrice du réel, celle du possible-à-chaque-instant, qui me semble plus véritable. (Paul Valéry) 

Dès son premier roman publié aux éditions de Minuit, Le Vent, Claude Simon compare sa prose à “ une phrase dont la syntaxe, l’agencement ordonné – substantif, verbe, complément – seraient absents ”. Du reste, il est rare qu’on parle de la phrase simonienne tant cette unité et son apparence normative semblent mises à mal. On évoque plus volontiers les termes de prose, de texte, et le cas échéant l’expression “ le cours de la phrase ” pour restituer ce qui nous apparaît intuitivement comme un flux débordant des cadres trop restreints. Cela dit l’imprécision est périlleuse car les romans simoniens ne manquent pas de structuration au niveau microtextuel. Mais précisément, il semble que ces phénomènes luttent contre la phrase conçue comme totalité structurale. Liés à une vision du monde multiple et chaotique, ces romans subvertissent toute organisation unitaire et hiérarchique que sur le plan linguistique la phrase peut représenter. En ce sens, le travail de Simon n’est pas sans rappeler celui de Céline et annoncer celui de Guyotat. Il se place aux limites du diasystème linguistique. C’est à ce travail de subversion que je compte m’attacher en partant d’un présupposé très simple rappelé par Gilles Deleuze dans Critique et clinique : “ La langue est soumise à un double procès, celui des choix à faire, celui des suites à établir : la disjonction ou la sélection des semblables, la connexion ou consécution des combinables ”. Nous comprenons intuitivement que ce système (bâti sur les axes paradigmatique et syntagmatique) est mis à mal par la prose simonienne. Mais il faut replacer cette observation dans une étude d’ensemble. La phrase simonienne procède-t-elle à une sélection des semblables et à une connexion des combinables ? Il me semble que c’est avant tout grâce à la perturbation de ces deux éléments que le style de l’auteur s’affirme. Les connexions ne sont pas toujours progressives ; la prolifération textuelle défie non seulement toute linéarité mais aussi toute organisation arborescente. Par ailleurs, les disjonctions sont très souvent inclusives, Simon laissant dans le texte toutes les hésitations et approximations. Mieux, les connexions de parenthèses reflètent des hésitations d’ordre paradigmatique manifestées sur l’axe syntagmatique. Parce que l’empêchement de la clôture phrastique par adjonction d’éléments a souvent été étudié, on s’attachera à sa croissance interne, tout aussi bouleversante pour le texte qui la porte.  Ainsi, le texte simonien est un véritable bégaiement puisque des éléments de même niveau sont répétés. L’unité phrastique a disparu au profit d’une syntaxe plus souple, en devenir, qui fait naître ce que Proust appelait la langue dans la langue : un style.

Clauses.

            La phrase est l’étalon majeur que l’axe syntagmatique comporte. Par ses proportions inhabituelles et un usage erratique de la ponctuation, elle devient un repère flou qu’il est difficile de circonscrire. C’est même la perturbation de son unité profonde qui fonde la particularité de ce style. C’est pourquoi je n’essaierai pas de la définir mais je m’intéresserai aux problèmes qu’elle pose. “ Définie selon des critères graphiques, la phrase est un énoncé situé entre deux ponctuations fortes (point, point d’interrogation, point d’exclamation, points de suspension). Elle se signale en son début par une majuscule ” (Jeanne-Marie Barberis). Outre l’absence de ponctuation envisagée plus tard, relevons que ces critères ne sont pas toujours pertinents pour nos romans (je prendrai mes exemples dans Histoire (H), Les Géorgiques (G) et L’Acacia (A), tous trois publiés par les éditions de Minuit). Dans Les Géorgiques et L’Acacia qui marquent un retour très net des ponctuations fortes, certaines structures laissent perplexes. Dans les fragments où la prose est la plus classique, le critère graphique demeure incertain :

            Tout autour de lui règne ce silence insolite et trop silencieux, mélancolique, des soirs de bataille. La fin. La décrépitude, la déchéance même, le vieux lion sans forces, malade, presque impotent. Son gouvernement de Barcelone, l’affaire de basse police, de rançonnement et sans doute d’assassinat où on essaie de le berner. (G, p. 66).

             D’après la définition proposée, on lit dans cet extrait quatre phrases. Le syntagme nominal “ La fin ” en est une. Cependant, selon l’intonation choisie, il ne comporte guère de différences avec les deux syntagmes suivants. L’ensemble même de la troisième phrase est extrêmement syncopé et les virgules pourraient être remplacés par des points. Dès lors, chaque membre constituerait une nouvelle phrase. Celle qui suit n’est pas moins problématique. Pourquoi avoir choisi une ponctuation faible ? On demeure bien incapable de trouver une logique. Par ailleurs, si l’on considère les critères sémantiques, “ la décrépitude ” et “ la déchéance même ” semblent plus proches de “ La fin ” que des syntagmes suivants. Pourtant c’est à ces derniers qu’ils sont rattachés. Peut-être la ponctuation forte qui suit “ La fin ” sert-elle le rythme, pour lancer la syncope du texte marquée ici par l’hyperbate ? Le syntagme appartiendrait sémantiquement à la phrase suivante. On comprend dans ce cas que la définition graphique de la phrase contredit sa définition syntaxique. Enfin, si on envisage la hiérarchie énonciative, on peut postuler qu’une partie de l’énoncé est elliptique et à suppléer : “ [c’était] La fin ”. ces questions se posent à de maints endroits du texte :

            Trois ans. Et maintenant sans doute avait-il tout de même fini par s’endormir (A, p. 195.)

            Si cela était encore nécessaire, la conjonction de coordination marque assez le lien fort qu’entretiennent les deux propositions. La première est-elle suffisante pour former une phrase ? Oui selon des critères graphiques, non selon d’autres définitions. Finalement, ces questions sont oiseuses. Il reste que la notion de phrase est tout à fait problématique dans la prose simonienne. Elle relève souvent d’un choix lectorial qui souligne le flou de ses contours. On comprend pourquoi Simon abandonne fréquemment la ponctuation. Il n’est pas besoin d’aller chercher Histoire. Les géorgiques comportent des passages où même la majuscule en début d’alinéa manque :

            indifférente au vacarme et dans la tendre lumière d’une matinée ensoleillée du tendre printemps une femme élégante promenant un petit chien sur l’avenue déserte (G, p. 304)

             Toutes les analyses phrastiques sont possibles. Segmenter, découper, rechercher des unités n’est pas inutile. On butera toujours sur une évidence et guère plus : ce fragment est un alinéa. Où commence une phrase, où finit l’autre ? Il est impossible de le déterminer. Soit il y a plus de phrases que le texte en marque, soit il n’y en a pas comme on pourrait le dire très prudemment d’Histoire. Si très fréquemment la majuscule indique des démarcations, l’absence de ponctuation nous invite à imaginer des structures différentes. On sait très bien que le texte simonien comporte des phénomènes de structuration ; ils ne relèvent néanmoins pas des articulations classiques. Selon Franck Neveu “ Il apparaît donc plutôt, et sans doute plus que jamais que ce que la grammaire traditionnelle tente de décrire au moyen de la notion faussement consensuelle de la phrase résulte en fait d’une approche floue des véritables articulations fonctionnelles ”. Ce discrédit s’explique selon lui par “ l’ordonnancement naturel du discours, qui surdétermine, aux plans formels et sémantiques, le niveau local au niveau global ”.

             Ce critique propose une conception qui justifie les perturbations de l’axe syntagmatique. S’appuyant sur les théories d’Alain Berendonner, il abandonne le niveau global de la phrase au profit du niveau local et propose deux ordres de combinatoire syntaxique : la microsyntaxe et la macrosyntaxe. “ Le niveau microsyntaxique décrit l’articulation des morphèmes et des syntagmes, c’est-à-dire des unités qui sont des segments de chaîne de rang inférieur ou égal à la proposition ”. “ Le niveau macrosyntaxique décrit donc l’organisation des grandes unités discursives. Les relations qui s’établissent entre les unités sont ici de nature sémantique et pragmatique ”. Enfin, entre ces deux niveaux, un seuil se constitue : la clause (membre de phrase en anglais) “ qui sert à accomplir un acte énonciatif et qui correspond à un rôle langagier élémentaire (énonciation atomique) ”. Pour finir sur ces définitions, Franck Neveu considère comme clause “ tout unité syntagmatique ou propositionnelle dont les constituants présentent des rapports d’intégration de type concaténation ou rection et qui ne se trouvent pas incluse dans un ensemble rectionnel plus important. ” Ces principes semblent particulièrement intéressants pour les segments qui posent problème à l’analyse phrastique et permettent même d’aller plus loin. Ainsi, on peut reprendre l’exemple précédent des Géorgiques et l’étudier en clauses :

            Tout autour de lui/ règne ce silence insolite et trop silencieux,/ mélancolique, / des soirs de bataille./ La fin./ La décrépitude,/ la déchéance même,/ le vieux lion sans forces,/ malade,/ presque impotent./ Son gouvernement de Barcelone,/ l’affaire de basse police,/ de rançonnement/ et sans doute d’assassinat/ où on essaie de le berner. (G, p. 66, le signe / distingue les clauses.) 

             Remarquons immédiatement une perturbation du niveau microsyntaxique par l’insertion d’une clause, l’adjectif “ mélancolique ” qui desserre le lien fort du nom et du complément déterminatif. De la sorte, il ne s’agit plus d’inféoder le texte à une unité supposée, la phrase, mais de l’atomiser en groupes tout à la fois indépendants et reliés. Aucun fragment du texte ne résiste à ce découpage. Qu’elles soient ponctuées ou non, les périodes (“ Ensembles formés par des clauses qui constituent des microprogrammes discursifs ” selon la terminologie de Franck Neveu) comportent des clauses. Selon le grammairien, “ l’originalité linguistique de l’œuvre simonienne est précisément d’activer en permanence le niveau macrosyntaxique, d’en susciter et même d’en contraindre la reconnaissance en l’imposant au lecteur comme une nécessité cognitive, c’est-à-dire comme un préalable à son évolution dans le texte ”. Elle l’est d’autant plus que ces romans subvertissent deux règles. D’une part, la phrase comme unité consensuelle. D’autre part, le niveau microsyntaxique même : “ notamment lors du rappel dans les incises du contrôleur sémantique des participes et des pronoms personnels ” mais aussi lors des séquences non ponctuées où “ la segmentation est floue et l’interprétation à options ”. Sans faire une étude complète, un mot sur la proposition participiale. Si elle est parfois claire, le support est néanmoins souvent difficile à distinguer. On rencontre très souvent en début de phrase ou de paragraphe un participe présent suspendu sans support explicite :

            pouvant voir chaque pulsation de son sang battre sous sa gorge (H. p. 122).

             Le rapport constant sujet/verbe (règle d’or du niveau microsyntaxique) intègre une variation puisqu’on ne peut plus assigner d’actant au procès. Le participe présent se charge alors de possibilités virtuelles inexploitées et pose le problème d’un enchaînement unilatéral. L’unité le cède à la multiplicité, les constantes aux variables. Le problème se pose aussi lors de l’enchaînement de deux propositions participiales sans précision des supports. Dans la mesure où les temps non conjugués, par l’absence de flexion, ne permettent pas de déterminer un sujet avec certitude, la confusion peut gagner le texte :

            observant maintenant avec attention les deux cavaliers subitement apparus au tournant de la route sur sa droite, descendant la légère côte au pas tranquille de leurs chevaux (A. p. 102.)

            Une lecture attentive permet de ne pas assigner au même support les deux participes présents. Mais aucun indice ne l’assure. Grâce à l’usage du participe présent, Claude Simon altère ce qu’il y a de plus constant dans la langue française : la dépendance du sujet et du verbe. Conscient de ce problème, il indexe le support dans une parenthèse lorsque le doute est trop fort :

            pérorant (le nain, l’invité d’honneur) (G. p. 178.) 

            Ne nous y trompons pas : il ne s’agit pas de circonscrire le texte mais d’exhiber son instabilité en désignant les flux complexes de passage du support au verbe. De plus la relation entre le participe et son complément se fait plus lâche, parfois n’est plus visible, dédoublée en deux clauses. Dans ces trois cas, le texte défie l’univers des constantes car un ensemble de virtualités s’offre.

             La capacité qu’a cette forme verbale de remettre en question sa dépendance à un seul support lui permet de glisser entre niveaux de cohérence textuelle. Accentuée par l’absence de ponctuation, elle devient un lieu de passage entre clauses et un lieu de production de clauses. Autre signe de ces perturbations, le choix de pronoms personnels cataphoriques suspendus qui non seulement retarde la rection du verbe mais encore dilue le référent dans un ensemble de possibilités instables. A ces liaisons microsyntaxiques fortes, Simon va superposer l’insertion de clauses et souvent va recommencer ce geste dans les clauses mêmes. Les démonstratifs fonctionnent de même, Simon allant jusqu’à rompre la coontinuité microsyntaxique entre un déterminant démonstratif et son nom par un alinéa :

            les écorchés et les moulages de pieds comme cette main coupée (H, p. 85.)

            Il me semble donc évident que Claude Simon a une très forte conscience du niveau macrosyntaxique. Cela explique l’allure habituellement germinative de sa “ phrase ”. C’est parce qu’elle est atomisée en clauses accédant à une certaine indépendance qu’elle se développe par proliférations de prédications secondes. “ Comme si ”, “ comme ”, “ tandis que ”, “ et ”, “ puis ”, “ ou ” sont des tenseurs de clause.

            n’ayant rien d’autre à eux (ou plutôt pas à eux : en eux) que du pouvoir, ou plutôt quelque chose qui était comme l’essence même du pouvoir (G, p. 339)

            On voit bien ici comment la conjonction perturbe la relation microsyntaxique. Non seulement ces outils excèdent les syntagmes précédents mais font tendre la période (vers un ailleurs). Parce qu’elle n’évoque ni prédication première ni prédication seconde, la macrosyntaxe refuse toute hiérarchie qui supposerait une germination à partir d’une unité. La période simonienne est en expansion, essentiellement variable. Dès lors, c’est toute la rigueur de l’axe syntagmatique qui est bouleversée. Il croît par le milieu, et cette localisation me paraît essentielle lorsqu’elle empêche toute organisation arborescente et promeut la variabilité des connexions, “ en ajoutant particule à particule [clause à clause] pour piloter un bloc d’un seul souffle expirant ”. Le pouvoir de variation est très fort car il n’y a plus de logique dans les suites à établir sous le mode phrastique. L’insertion de clauses est toujours possible et elle entraîne l’ensemble dans une autre direction. Les connexions ne sont plus progressives comme nous l’avions remarqué dans notre introduction mais font place à une poussée rhizomatique. Les clauses sont donc des lieux de bifurcation qui rompent toute linéarité du discours. L’accumulation et la surcharge de la prose simonienne en sont consécutives. On peut conclure sur ce point en laissant la parole à Jean-Jacques Lecercle : “ We are not left with a tree-like hierarchy but with a rhizomatic proliferation of grammatical paths and semantic virtualities ” (“ Bégayer la langue, Stammering language ”, in L’esprit créateur, vol. XXXVIII, n°4, Winter 1998, p. 116,  Press of The University of Kentucky ).

Perturbations axiales.

            Pour illustrer précisément ce phénomène, on s’attardera sur un procédé caractéristique de la prose simonienne : l’usage des parenthèses. Il nous permettra surtout de mener plus loin la réflexion sur les perturbations axiales, et ce que j’ai appelé la croissance interne, perturbations que l’analyse en clauses fait deviner : ces quelques lignes doivent beaucoup au travail de Catherine Rouayrenc. Il faut tout d’abord remarquer que la fréquence des parenthèses est consécutive de la distribution des périodes en clauses. Elle participe de la poussée par le milieu que nous venons d’observer. C’est notamment le cas lorsque l’énoncé parenthèse relève d’une forte continuité avec ce qui précède. Les parenthèses ne sont pas du tout indispensables mais elles soulignent la constitution de périodes par bifurcation :

            une suite d’habiles mariages non pas contractés mais conclus (comme des affaires) par le propre fils (G, p. 148.)

            Dans ce cas, la continuité demeure bien que le marquage graphique implique une déviation. Il est vrai que la plupart des énoncés parenthèses constituent une rupture avec ce qui précède :

            la vitre où il n’y avait rien à voir (la nuit était tombée) que son propre reflet (A, p. 178.)

            La parenthèse a ici une fonction explicative mais elle présente déjà une perturbation de l’axe syntagmatique car la connexion n’est plus progressive mais réflexive. Elle provoque une sorte de surplace qui dérange la linéarité du discours. Très souvent, elle a valeur de commentaire et débute par le coordonnant “ mais ”. La rupture est encore plus flagrante lorsque l’énoncé parenthèse s’insinue entre deux éléments syntaxiquement dépendants comme le sujet et le verbe :

            elles (les banquettes) étaient vides (H, p. 137.)

            Ici, c’est même la notion de clause représentée par le lien qui unit sujet et verbe qui est dénoncée. Une autre clause intervient au milieu et les deux sont en surimpression. Par ailleurs, la linéarité est atypique puisque le référent du pronom est précisé dans la parenthèse. Non seulement le déroulement syntagmatique est rompu mais la relation de coréférentialité est tout autant soulignée que rejetée. Cela nous conduit au cas le plus intéressant peut-être de cette pratique : lorsque l’énoncé parenthèse est de même nature et de même fonction que l’énoncé hors parenthèse :

            l’état liquide (l’humidité, la pluie) (H, p. 137) 

            Il s’agit de décliner un nom qui perd toute stabilité au profit de ses variables. Le travail est alors d’ordre paradigmatique. Il est encore plus patent lorsque l’énoncé parenthèse débute par la conjonction “ ou ” :

            la vieille dame réunissait autour d’elle les membres de sa famille (ou plutôt des débris de sa famille) (G, p. 172)

            Il y a une relation de type inclusif entre les membres coordonnés. Les disjonctions ne sont plus exclusives mais incluses “ ce qui reflète les hésitations d’ordre paradigmatique manifestées sur l’axe syntagmatique alors que l’absence de parenthèses en ferait un élément d’une succession, d’ordre par conséquent strictement syntagmatique ”[1]. Ainsi, les parenthèses permettent une perturbation axiale et le tableau à double entrée devient inopérant. Il est plutôt à entrées multiples : les connexions entre les deux axes peuvent intervenir à tout moment grâce aux parenthèses. Comme le dit Jean-Jacques Lecercle “ the contrast beetween paradigma and syntagma is dissolved ”. 

            Par ailleurs, lorsque les membres sont de même nature, le texte multiplie les répétitions et les polyptotes qui semblent faire bégayer la langue :

            Pour le moment (le moment où on avait pris la photographie) [...] se répétant à intervalles réguliers (les intervalles, de même que la taille des carafes, décroissant régulièrement selon les lois de la perspective)  (H, p. 137.) 

            La rectification signale un retour sur l’axe paradigmatique en même temps qu’elle promeut un surplace, un bégaiement syntagmatique. Autre perturbation remarquable : la mise en facteur. Inversement, elle installe une réduplication sur l’axe syntagmatique notamment lorsque l’avant parenthèse et l’énoncé parenthèse se concluent par le même verbe de parole introduisant un discours indirect :

            disant tout haut (et se méprisant aussitôt de l’avoir dit) : “ Parce qu’ils pourraient... ” (A, p. 186.)  

             Là encore, on peut parler de bégaiement puisque la variation paradigmatique est un retour sur l’axe syntagmatique. La reprise se fait sous forme de polyptote car la forme verbale a changé. La mise en facteur peut aussi introduire d’autres propositions que le discours direct :

            s’entêter (il essaya un moment puis renonça) à apprendre (G, p. 295.)

            La continuité peut se faire avec ou sans l’énoncé parenthèse. Une fois de plus, la connexion est réflexive et deux clauses sont en surimpression. Catherine Rouayrenc remarque que ces mises en facteur peuvent le cas échéant poser des problèmes de correction grammaticale. Ils se rencontrent notamment lorsque le même syntagme hors parenthèse se construit avec deux éléments de classe grammaticale différente. C’est souvent le cas lorsque l’énoncé avant parenthèse et l’énoncé parenthèse finissent par un verbe transitif indirect qui introduit le complément en facteur grâce à deux prépositions différentes. Il y a là une véritable expression atypique qui force la langue vers un en deçà de la correction et lance une véritable création syntaxique. Celle-ci défait la stabilité de la linéarité syntagmatique. C’est pourquoi on peut parler de syntaxe en devenir ; une syntaxe qui refuse parfois les règles normatives et s’invente au fur et à mesure de l’énonciation. Je laisse le soin de la conclusion à Michel Foucault qui, commentant la prolifération des parenthèses chez Raymond Roussel disait : “ Cette croissance interne ne pouvait pas manquer d’être bouleversante pour le langage qu’elle dilatait ”.

Bégaiements.

            Depuis quelques lignes, j’emploie un terme que je n’ai pas circonscrit : le bégaiement. Il provient d’une très belle étude de Deleuze qui en fait le fondement du style des auteurs qu’il affectionne. Il le définit comme suit : “ Mais voilà que loin de l’équilibre, les disjonctions deviennent incluses, inclusives et les connexions réflexives, suivant une démarche chaloupée [...] Chaque mot se divise, mais en soi-même (pas-rat, passions-rations) et se combine, mais avec soi-même (pas-passe-passion). C’est comme si la langue tout entière se mettait à rouler, à droite à gauche, et à tanguer, en arrière et en avant : les deux bégaiements. ”. Le bégaiement prend donc deux formes qui présupposent une bonne connaissance de l’axe paradigmatique et de l’axe syntagmatique avant de les subvertir. Nous venons d’évoquer le second grâce à l’analyse en clauses et à l’étude des parenthèses. Mais qu’en est-il du premier ? Le bégaiement paradigmatique envahit le texte simonien. Que l’on songe aux très nombreuses occurrences où l’auteur divise les mots et les combine :

            Paresseux, indolent (pas insolent : indolent.  (A, p. 30.)

             Rappelons nous aussi le sublime bégaiement à partie de Memel :

            Nom (Memel) qui faisait penser à Mamelle avec dans son aspect je ne sais quoi (les deux e blancs peut-être) de glacé ville noire couronnée de neige auprès d’une mer gelée livide habitée par les femmes slaves aux cheveux de lin aux seins lourds (les deux l de mamelle suggérant la vision de formes jumeLLes se balançant) et neigeux pouvant voir les pierres tombales se soulever repoussées basculer dans un poudroiement de cristaux et les corps sixtiniens mâles et femelles merveilleusement beaux pâles et nus jaillir et s’élancer les deux bras tendus vers ce soleil ténébreux apocalyptique (H, p. 213)

            Ici, les variations de contenu et d’expression sont innombrables et leur origine inassignable. En effet, le nom “ Memel ” donne lieu à toute une suite de déformations qu’il contient à l’état latent et qui seront accrues par les relations de voisinage. Grâce à ses “ deux e blancs ”, il fait penser à une ville glacée qui entraîne “ la neige ”, “ neigeux ”, “ pâles ”, la “ mer gelée livide ”, le “ poudroiement de cristaux ”, l’idée de la mort : “ les pierres tombales ”. Son architecture avec ses deux voyelles prisonnières de deux consonnes dont deux se redoublent en font un mot “ couronné ”, comme la ville captive de la neige. Bien sûr, il est rapproché de “ Mamelle ”, variable du même terme puisque la majuscule demeure. Alors, le chromatisme s’étend jusqu’aux “ seins lourds ”. La variable d’expression, “ les deux l ” entraîne le contenu : “ les formes jumelles ” qui dessinent la poitrine et ne sont pas sans rapport avec les deux m et les deux e jumeaux de “ Memel ”, mais aussi de “ femelles ” et partant de “ mâles ”. L’énoncé est ici réduit à l’extrême, un nom propre mais l’altération touche tous ces éléments ; il précède et même remplace la construction de la phrase.

            S’il est convenu qu’on ne dit pas tout à la fois Memel, Mamelle, jumelle, mâles, femelles, alors Simon contredit l’usage normatif de la langue. Rappelons nous encore que le texte tourne parfois à l’écholalie :

           les mêmes vieux cous les mêmes fanons “... emportée si brutalement et maintenant –emportée emportée- ces deux enfants que vous allez devoir parce que bien sûr pour tant qu’il fasse un homme seul –homme seul homme seul- ce sera au moins une consolation –consolation consolation- maintenant tous vos petits-enfants ici près de... ” mal dissimulés par les mêmes ténébreux rubans ou les mêmes rangées de “ ... hortensias géants bleu ciel de chaque côté de l’autel le jardinier m’a aidée mais... ” pierres (H, p. 27)

            L’écholalie est ici le surgissement du discours autre dans la langue du même. Elle provoque un retour sur l’axe paradigmatique qui brise la linéarité syntagmatique. 

Mais plus profondément, le bégaiement est la condition première de production textuelle. On s’est souvent interrogé sur le principe germinatif qui privilégie la répétition. Il proviendrait d’une approche tâtonnante de la référence. Si cela est sûrement vrai, l’allure stylistique qui en résulte relève du bégaiement :

            mais cette violente odeur de moisi de cave ou plutôt de caveau comme si quelque cadavre de quelque bête morte quelque rat coincé sous une lame de parquet ou derrière une plinthe n’en finissait plus de pourrir exhalant ces âcres relents de plâtre effrité de tristesse et de chair momifiée (H, p. 10)

             Cet exemple ne cesse de promouvoir l’écho : bégaiement des trois premiers compléments déterminatifs “ de moisi de cave ou plutôt de caveau ”, grâce auquel les disjonctions sont incluses. Il n’y a plus sélection des semblables mais adjonction. Bégaiement des déterminants indéfinis puis du nom : “ quelque cadavre de quelque bête morte quelque rat ” ; bégaiement des derniers compléments déterminatifs : “ de plâtre effrité de tristesse et de chair momifiée ”. Le texte avance en tanguant et voilà bien une caractéristique de la prose simonienne. L’auteur défait la syntaxe classique et en crée une nouvelle. Il rompt avec la loi de sélection et de combinaison. Même lorsqu’il n’a choisi qu’un seul terme, il nous a tant habitué à ce procédé que le texte résonne. Comme le dit Jean-Jacques Lecercle “ In paradigmatic stammering, the whole paradigm (or rather too much of it) is actually present. This presence of the absent is that stammers language ”. Par ailleurs, ce procédé d’accumulation entraîne forcément une perturbation syntagmatique en répétant les structures de liaison. En ce sens, les deux bégaiements de la langue sont simultanés. Au final, les disjonctions incluses ne se distinguent plus des connexions réflexives. Elles créent des molécules sous les mots, des clauses sous les phrases.

Déséquilibres.

             Le résultat d’une telle pratique est avant tout syntaxique. La prose simonienne crée une langue qui, en certains points, défait la syntaxe normative. Il ne s’agit pas de parler de grammaticalité ou d’agrammaticalité mais d’un autre régime. Il dissout les centres hiérarchiques, les architectures contraignantes, les systèmes de principes et de paramètres. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer une période prise volontairement au hasard dans notre corpus :

            il réussit à jeter sa bombe au bon endroit, s’écrasant encore une fois dans la boue, encore une fois secoué par le fracas des explosions, et aussitôt après les hurlements, les cris de douleur, jusqu’à ce que la chose, l’horreur lui devînt pour ainsi dire familière, lançant méthodiquement ses bombes maintenant, à l’abri du parapet, tranquillement, dans le vacarme continu, mais ils n’étaient plus à présent que huit ou neuf, et même pas un fusil-mitrailleur, et pas de renforts, et visiblement l’attaque sur l’autre saillant avait échoué car l’ordre arriva de se replier, ce qui ne fut pas une affaire commode, chargés de leur butin, la brassée de fusils et la caisse de munitions de cinquante kilos qu’ils se relayaient pour traîner, errant dans le noir et la boue, glissant, tombant et se relevant tandis qu’on leur tirait maintenant dessus de tous les côtés, y compris du leur, et pourtant, à la fin, après s’être trompés deux fois de direction, ils y parvinrent (G, p. 291-292)

             Sans rentrer dans l’analyse de détail, on observe que la période a pour dynamique la constante motivation du niveau macrosyntaxique qui promeut les bégaiements envisagés plus en haut et ce en l’absence de parenthèses. Chaque clause est tendue par une variable paradigmatique prête à s’évanouir. Mais le texte renaît aussitôt. La bifurcation est de règle dans cette ligne de variation continue. “ C’est une ligne syntaxique, la syntaxe étant constituée par les courbures, les anneaux, les tournants, les déviations de cette ligne dynamique en tant qu’elle passe par des positions du double point de vue des disjonctions et des connexions ”. C’est une attaque contre la langue normative, l’idéal d’un universel, sous lequel on pourrait se protéger. Au contraire, la prose simonienne promeut tous les déséquilibres, en fait la condition de production textuelle. Elle porte la langue vers sa limite asyntaxique. Cette libération est aussi une réaction contre la langue majeure ; en ce sens la subversion de la doxa normative (grammaire des relations microsyntaxiques établies autour de l’étalon phrastique) nécessite une politique du style. La minoration est avant tout une lutte contre les strates qui ligotent l’énoncé. Les minorer, c’est créer une syntaxe qui ne se laisse enfermer dans aucune analyse, une syntaxe en perpétuel devenir Ecrire, c’est créer une langue inouïe, s’arracher à l’universalité. Claude Simon y est parvenu en remplaçant la phrase par une ligne de variation continue. Et on ne peut même plus parler d’idiolecte. Si des récurrences s’observent, ce style ne se laisse pas circonscrire. Il est mouvant, changeant, labile, il est une atomisation d’idiolectes qui parlent dans une langue inconnue. Comme le disait Proust, “ chaque écrivain est obligé de se faire sa langue ”.

            Au final, cette considération nous ramène vers une plus vaste conception de l’œuvre simonienne et il faudrait évidemment analyser en profondeur les relations qu’entretiennent phrase et texte car les macrostructures elles aussi semblent subvertir les axes paradigmatique et syntagmatique. Les alinéas devraient obéir à une connexion progressive et à des disjonctions exclusives. Pourtant, très souvent, ils proposent des connexions réflexives et des disjonctions incluses. En effet, ils font parfois bégayer l’alinéa précédent (selon les deux acceptions). Ils semblent être plutôt les clauses de ces périodes que sont les parties. Mais précisément, qu’en est-il des parties ? Elles brisent toute linéarité et fonctionnent par différences et répétitions. Un seul regard sur la datation de L’Acacia le confirme. Il ne semble pas qu’il y ait sélection de semblables et consécutions de combinables. Elles sont des poussées par le milieu, les clauses de ces périodes que sont les livres. Et qu’en est-il des livres ? Ne donnent-ils pas l’idée d’un surplace ou d’un avant-arrière ? Probablement sont-ils les clauses de l’œuvre rhizome de Claude Simon.

Texte prononcé le 25 mai 2000

aux journées d’étude EROS/LLA, Université de Toulouse le Mirail