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Chapitre dix-sept (première partie) |
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Un hameau perdu au fond d'une vallée une seule route y mène l'horizon est clos aux trois quarts par une enceinte de hautes falaises qui tombent à pic entre novembre et février aucun rayon de soleil ne s'aventure jusque-là en mars seulement quelques minutes de plus par jour sonnent le glas du dégel pour les choses et les hommes en été quelques cars de touristes se donnent rendez-vous ici des Allemands surtout qui viennent régulièrement respirer l'air de la campagne à partir de la première semaine de juin le village se résume à ses points stratégiques l'épicerie la poste l'arrêt de bus tout le reste devient paysage et décor à côté de l'arrêt de bus il y a des moutons et des chèvres et aussi quelques vaches derrière la clôture électrique on peut presque toucher les dames couinent de plaisir les hommes grognent devant tant d'attendrissement entre l'arrêt de bus et l'épicerie et entre l'épicerie et la poste ils se repaissent de paysage en bras de chemise et short en cuir le dernier samedi du mois d'août ils remonteront dans leurs bus pour revenir l'été prochain ils commenteront alors entre eux les changements subtils qui auront eu lieu l'épicerie aura augmenté ses prix mais en revanche elle offrira en nouveauté un choix supplémentaire de trois glaces la façade de la poste aura reçu une nouvelle couche de peinture ils regarderont d'un oeil sévère le nouveau serveur et regretteront l'ancien bon bougre mais trop jeune il avait une aimable façon de baiser les touristes faciles tout compte fait les habitués seront satisfaits de retrouver les choses telles qu'elles ont été capturées dans leur mémoire au fil des ans maintenant il y a plus d'un mois que le dernier touriste a fait ses adieux à travers les vitres fumées du dernier autocar début octobre le village compte moins d'habitants que de tombes au cimetière ce n'est plus qu'un décor de théâtre après la représentation les vedettes sont loin il ne reste plus qu'à démonter les échafaudages enrouler les cables en attendant le prochain spectacle le présentoir de cartes postales ne tourne plus sur le trottoir devant l'épicerie il prend la poussière à l'intérieur du magasin à côté de la caisse entre septembre et mai personne n'achète de cartes postales de l'autre côté de la rue tu es accoudée à la fenêtre étonnée que tout le monde soit parti avant ton dernier acte tu fixes le mur d'affichage surdimensionné à côté de l'épicerie où trois affiches bien proprement collées ne se disputent pas la vedette la plus grande des trois a l'éclat terne d'une pub de dentifrice des années soixante-dix et annonce la campagne électorale du parti d'extrême-droite la seconde commémore l'été dans des couleurs plus criardes elle annonce un concert pour le dernier vendredi du mois d'août un groupe de jeunes musiciens professionnels en habit traditionnel qui roulent en BMW et mélangent folklore et techno la dernière la plus récente affiche simplement 'Hôtel Kondor: soirée dansante' tu es accoudée à la fenêtre toute la journée tu regardes ces affiches depuis des heures mais maintenant seulement tu te rends compte de ce qu'elles ont de singulier elles ne sont ni déchirées ni même cornées aucun gribouillage dessus le député d'extrême-droite arbore depuis plus d'une semaine son sourire loyal honnête et droit personne ne lui a encore peint de moustache les musiciens folkloriques montrent leurs dents blanches depuis début août aucun rappeur n'est venu marquer son territoire à la bombe aérosol ou au marker noir à Paris tu n'as vu aucune affiche sans tags là-bas ces fioritures hurlantes se sont fondues dans le décor bruyant de la vie quotidienne finalement tu n'y as plus fait attention mais ces affiches vierges dégagent une violence plus crue encore elles n'ont pas à supporter la contradiction parce que la contradiction est inconnue dans ce terroir tu fixes une surface imaginaire loin derrière les milliers de points bariolés qui constituent l'affiche du parti d'extrême-droite peu à peu comme dans l'oeil magique tu vois monter les images fuyantes et pourtant nettes des mois et des années chacune d'entre elles semble avoir été réelle pendant une fraction de seconde c'est le film de ta vie en long-métrage condensé et accéléré que tu vois défiler avant de mourir tu prends ton temps à regarder ces images d'autant plus nettes et précises que tu as décidé de prendre ton temps pour mourir maintenant dans le bus tu rentres de l'école un ancien modèle avec des phares ronds et des sièges en cuir froids dont les ressorts vibrent à chaque changement de vitesse tu t'es promis de ne pas réciter ton rosaire aujourd'hui tu te l'es juré mais c'est plus fort que toi tu égrènes malgré toi le nom de tous les arrêts de bus entre la ville et le village arrivée à la fin tu recommences au début tu dois descendre après le virage de la poste là tu te jures de partir loin un jour très loin à la première occasion tu te le jures quelque part dans un endroit avec d'autres ramassages scolaires et d'autres arrêts de bus ou mieux encore dans un endroit où il n'y a rien un désert de félicité sans nom tu t'allongerais nue dans le sable le soleil consumerait lentement ton corps moite d'angoisses et de désirs confus peu à peu tu perdrais connaissance là tu dois descendre au village tu es attachée comme une marionette à la volonté qui la guide tu franchis la porte du jardin tu te dis que tu couperas les fils un jour inerte tu n'auras pas la force de continuer mais les fils se retendent tous les jours ils t'entraînent à travers les semaines les mois les années jusqu'en terminale tes professeurs ne t'appellent plus par ton prénom simplement mademoiselle comme le premier courant d'air froid du monde anonyme des adultes ce matin tu as oublié de tracer un trait sur la dernière page de ton cahier pour compter le nombre de jours restants avant le baccalauréat deux événements viennent perturber ton train-train quotidien la nuit dernière ta mère a eu une apparition de la Vierge Marie aujourd'hui ton professeur annonce à toute la classe que l'école organise un échange linguistique avec des élèves français pour ta mère la France est toujours un pays ennemi l'affaire est vite réglée Quoi chez les Français ton père t'aurait cassé la tête pour ça une semaine plus tard tu es presque contente d'être la seule à ne pas être partie ces lycéens de la banlieue parisienne sont tellement différents de tes camarades les garçons ont des barbes de trois jours et sentent l'after-shave ils ne discutent pas de calculatrices programmables ou de guitaristes virtuoses toute la journée ils s'intéressent aux filles en général aux filles de la classe en particulier certaines portent des jupes très courtes et sont maquillées comme des femmes tu te sens ridicule dans ton uniforme mais personne ne semble te mépriser elles te demandent si ça bouge ici tu places ton cahier d'équerre au bord de la table et tu fais semblant de ne pas les comprendre tout le monde chuchote le premier cours d'allemand est consacré à l'organisation de la boum du soir que tu imagines innocemment comme une soirée de bal avec un feu d'artifice tout le monde discute à tort et à travers en ignorant la présence du professeur deux minutes avant la fin du cours le premier scandale éclate le professeur s'énerve contre un élève bruyant celui-ci se lève tend le bras droit et crie Jawoll mein Professor maintenant c'est toi qui reçois de plein fouet la colère amassée parce que tu es prise d'un fou rire que tu n'arrives pas à réprimer un rire contagieux qui se répand dans toute la classe tu entends la voix de ton professeur qui hurle arrête ton rire hystérique tu crois que c'est drôle tu sens des larmes chaudes couler sur ton visage une main impuissante te saisit brutalement au col t'entraîne à travers les huées et les applaudissements dans le couloir tu oublies vite le sermon du proviseur tu oublies vite aussi sa mauvaise haleine car maintenant c'est le soir tu es l'invitée d'honneur dans la salle de télé du pensionnat le meuble-télé est tourné contre le mur les rideaux sont tirés les garçons sentent encore plus l'after-shave et les jupes des filles ont l'air d'avoir rétréci de quelques centimètres encore le sol est jonché de bouteilles de vin de coca de bière deux filles improvisent des divans avec les oreillers des chambres un garçon celui qui a crié Jawoll mein Professor est en train de brancher son lecteur laser sur la vieille chaîne stéréo tu t'asseois à côté de lui tu l'observes patiemment il coupe des cables et improvise des raccords ta vie est une voie de garage couverte de mauvaises herbes mais voilà que tout près s'annonce l'express de nuit tout près les lignes de fuite luisantes qui coupent la nuit elles vont au-delà dans ton désert de volupté sans nom cette nuit l'express passera très près de toi tu le prendras en marche tu sauteras maintenant tu apprends qu'il s'appelle Stéphane parce que tu danses un slow avec lui et qu'il te dit son nom et tu aimes sa façon aimable et nonchalante de se présenter et tu aimes aussi la musique de Prince que tu détestais avant quelques couples ont quitté la piste de danse et échangent des baisers avides et lents dans l'obscurité tu te demandes si tu n'as pas trop bu du coup tu as complètement oublié de lui dire ton nom peut-être que tu devrais rattraper ça maintenant mais ton corps n'a jamais touché un autre si près si longtemps ses mains comme si de rien n'était jouent avec tes tresses tu les sens comme un bruit de rails descendre le long de ta colonne vertébrale le moment de sauter approche et tu sais que tu vas sauter foncer dans la nuit ton coeur bat au rythme des essieux qui vont écarteler ton corps Je n'ai jamais couché avec un homme est-ce que tu veux maintenant avec moi tu n'es pas sûre qu'il t'a saisie tu as un peu le vertige alors tu te rappelles le titre d'un tube disco qui t'avait choquée à l'époque tu dis Voulez-vous coucher avec moi ce soir maintenant son visage est très près du tien il réprime un sourire mi-figue mi-raisin Jawoll mon élève avant d'empoigner tes cheveux tendrement la chaleur de sa langue rencontre la tienne tu es dans sa chambre tu prends une chaise parce que tu as peur de t'asseoir près de lui sur le lit tu as lu dans Bravo Girl que la première fois ça faisait presque toujours très mal une fille de ta classe t'a raconté qu'elle s'était presque faite violer et qu'elle ne voulait plus jamais entendre parler de ça Stéphane te dit C'est vraiment la première fois pour toi il a une façon réconfortante de dire la première fois comme un dentiste sympathique qui t'annonce que ça va faire mal mais qu'après ça ira mieux pendant le slow tu as senti son sexe dur appuyé contre ton ventre tu te demandes si ça fait plus mal que la perceuse du dentiste vous passez des heures et des heures à parler toute la nuit Stéphane aurait sans doute plus de choses à dire que toi mais il préfère t'écouter et tu es étonnée de parler de choses que tu n'as encore racontées à personne et même de choses que tu fuyais dans ta propre pensée c'est comme la première fois dans le confessional en beaucoup beaucoup mieux et tu attends de Stéphane ton absolution l'air de la chambre te semble purifié tu respires profondément Stéphane te dit qu'il aimerait bien te voir nue complètement tu rougis jusqu'aux oreilles cette idée bizarre te panique te plaît tes vêtements éparpillés sur le sol nue debout au milieu de la pièce Stéphane t'embrasse ses mains glissent sur ton corps brûlant et froid dehors les premiers oiseaux chantent dans un ciel bleu comme l'azote liquide maintenant Stéphane est nu aussi vous êtes couchés sur le lit il guide ta main vers son sexe pour que vous fassiez connaissance tout d'un coup ton angoisse absente comme un vêtement laissé au vestiaire tu te tournes curieuse de sentir la pointe de son gland contre ta vulve de jeune vierge et tu as soudain horreur d'être vierge comme tu te jetterais du haut d'un immeuble tu lui dis pénètre-moi tu as mal ta douleur tu oublies car une nouvelle sensation s'éveille peu à peu en toi anesthésie la petite fille qui a mal comme les vibrations des sièges en cuir dans le bus mais plus fort cent fois plus fort dix mille fois plus fort bêtement tu penses aux planches de couleur dans l'encyclopédie qui expliquent le fonctionnement d'un moteur à explosion va-et-vient de pistons roulement d'essieux qui te passent dessus une main sur ta bouche un grand trou noir qui pâlit lentement en toi Stéphane reste immobile tu ne sais pas combien de temps s'écoule ta première pensée surgit sa durite a éclaté ses freins ont lâché je suis pleine de liquide Stéphane rit avec toi et demande pourquoi tu ris déjà tu es seule dans le premier bus qui va au village tu te demandes ce que tu vas raconter à ta mère tu t'aperçois aussi que tu ne crains pas vraiment sa réaction tu la connais déjà le silence quotidien les regards haineux et désapprobateurs sur ton existence même mais la route a une autre couleur dans la lumière du matin beaucoup plus captivante que les sanctions de ta mère par habitude tu récites la prière des arrêts de bus mais tu n'y crois plus leur vertu tombe de toi comme une peau une peine bien plus douloureuse que les gifles t'attend tu es consignée dans ta chambre pour la semaine car le proviseur a appelé ta mère d'émulation ils se sont entendus pour une exclusion de cinq jours les jours passent samedi dimanche et lorsque tu retournes à l'école le vendredi d'après tu ne retrouves que des visages connus tout ne te semble qu'un rêve trop beau pour être vrai le temps n'est qu'un immense trou noir dans ta mémoire trou noir comme le grenier où tu es consignée une juxtaposition d'instants vides dont chacun se grave douloureusement dans ton cerveau point après point comme une aiguille de tatoueur une main invisible brûle un dessin macabre indélébile sous la peau de pêche de ton âme depuis ta nuit avec Stéphane les jours sont devenus insipides comme le générique à la fin d'un film une suite sans fin de noms et de visages trop connus qui défilent devant toi mais voilà que la secrétaire du proviseur interrompt le cours pour t'apporter une lettre à ton nom adressée à l'école dans une écriture inconnue tout le monde te regarde et tu attends de te retrouver dans le bus pour l'ouvrir trois mots Veux-tu venir et une signature Stéphane tu regardes le paysage qui défile les hautes montagnes qui barrent la vue ton pouls tambourine tes tempes ces montagnes vues de dix mille mètres de haut bien plus haut que le plus haut des sommets la nuit ne seront qu'une mer encore agitée alors que la tempête s'est déjà calmée et loin très loin au-delà mais maintenant un point bien réel et repérable après un nombre fini de vagues Versailles un point fixe dans l'atlas tu rassembles le nécessaire à la hâte tu fourres le tout dans le vieux sac à dos pour les randonnées maussades et dans la bibliothèque de ta mère tu prends le vieil atlas du monde tu arraches la page Europe Centrale et Europe de l'Ouest tu hésites un instant dans la chambre de ta mère tu prends l'enveloppe dans l'armoire à pharmacie et tu sors en courant tu cours la rue tu cours cours et tu as réussi à ne pas te retourner tu es sur le point de vivre les quarante-huit heures les plus libres de ta vie si quelqu'un te racontait maintenant ce que tu vas vivre tu ne le croirais pas ta petite pancarte Paris fait sourire plus d'un automobiliste tu fais connaissance avec des routiers et des serveuses de relais d'autoroute tu leur poses des questions sur leur vie tu dors sur des parkings d'autoroute ou alors tu t'allonges dans un pré solitaire la nuit à regarder l'immensité de la voûte céleste que tu as regardée tant de fois sans vraiment la voir déjà tu ne comprends plus les panneaux de signalisation et tu as peur des gendarmes qui te demandent tes papiers apparemment ils sont en règle les gendarmes n'ont pas cette cordialité haineuse dans la voix aussi tu as presque envie de leur poser des questions sur leur vie maintenant tu attends au bord d'une départementale déserte un trente-huit tonnes klaxonne tu sursautes tu ne comprends pas tout de suite que c'est pour toi qu'il fait gémir ses freins et s'arrête au bord de la route c'est un camionneur qui accepte de t'emmener jusqu'à Paris il est jeune et tu n'as jamais vu un jeune avec des tatouages et tu louches sur ses bras tatoués il écoute du hard rock tellement fort que vous êtes obligés de crier pour vous parler il voudrait que tu lui parles parce qu'il craint de s'endormir mais malgré la musique et le bruit du camion tu sombres peu à peu dans les ténèbres que tu traverses de temps en temps seulement une lueur de conscience vient te frapper les panneaux indicateurs défilent comme un rêve remémoré Paris trois cent dix-sept kilomètres Paris deux cent trente-et-un kilomètres quatre-vingt-trois kilomètres trou noir tu n'as pas la moindre idée de ce qui t'arrive une grosse main rugueuse te secoue l'épaule Mademoiselle wake up this is Paris te dit une voix avec un fort accent français tu penses Mon Dieu le réveil déconne et on a interro de latin aujourd'hui pendant quelques secondes tu es un petit animal apeuré au sortir de l'hiver mais tu reconnais vaguement l'immense tableau de bord comme si tu l'avais déjà vu dans ton enfance derrière une ville inconnue tu ouvres la portière tu te foules la cheville parce que le sol est plus loin que tu ne pensais il fait presque jour les lampadaires sont toujours allumés les phares jaunes des voitures traversent le jour naissant tu boîtes péniblement jusqu'à une cabine téléphonique pour t'apercevoir qu'il n'y a pas de fente pour introduire les pièces tu erres dans les rues l'impression d'être une touriste en vacances dans une vie étrangère tu te retrouves devant un bâtiment qui doit être un hôtel ou une pension tu es seule dans cette ville étrangère tu ne comprends pas le langage des gens qui passent sur le trottoir mais tu manques de t'étrangler de rire devant le panneau GELD WÄSCHEL tu as de l'argent beaucoup d'argent maintenant tu entres dans un café qui semble avoir un téléphone à pièces tu t'étonnes que personne ne se retourne en te dévisageant non les gens sont pris dans leurs journaux passionnés et leurs discussions grand format tu commandes un café par politesse le serveur te l'amène et ne dit pas Voilà mademoiselle un café s'il vous plaît merci mademoiselle mais simplement café tu apprécies cette nonchalance tu n'appelles pas tout de suite non d'abord tu prends une respiration profonde le poids sur tes côtes a disparu maintenant tu redoutes qu'il soit là quelque part très près à t'attendre tu te mets au rythme de cette ville inconnue tu t'asseois seule à une table près de la porte tu observes le remue-ménage du quartier qui s'éveille chaque menu détail se grave dans ta future mémoire le cigare jaune stylisé du bureau de tabac les voies de bus peintes en damier l'eau qui coule le long des trottoirs en pente et disparaît un peu plus loin tu te sens comme si tu avais déjà vécu une vie antérieure ici la ville a comme un air de famille pour toi et après une longue absence tu rentres chez toi peu à peu tu reconnais les objets les maisons les visages déjà Stéphane qui ne te voit pas encore mais toi tu le vois à travers la porte vitrée l'air endormi devant le café déjà il te fait signe tu es soulagée que sa joie ne s'exprime pas d'une manière exagérée ton coup de fil l'a réveillé pourtant son aura de gel douche et d'after-shave troue les vapeurs de café de tabac brun à l'intérieur tu lui pardonnes volontiers son manque de discrétion maintenant vous vous embrassez et tu ne trouves plus sur ses lèvres le même gôut que le premier soir tu te dis tant pis je découvre un autre homme ton exaltation ne s'affaiblit toujours pas c'est pour cela que tu ne te dis pas Pourquoi je pense à toutes ces conneries à la place tu dis Stéphane tes lèvres n'ont pas le même goût que la dernière fois et tu glisses ta langue dans sa bouche tu aimerais éclater de rire en même temps vous êtes sur le périphérique et tu ne sais pas où poser ton regard d'abord des kilomètres et des kilomètres de lumières de rues de ruelles pas de falaises qui barrent la vue mais une immense masse de pierre dans laquelle sont taillés des boulevards entiers et derrière un fragment d'horizon tu vois fuir la tour Eiffel tu t'écries regarde la tour Eiffel peut-être que maman a eu le même sentiment de jubilation lorsqu'elle a vu la Vierge Marie Stéphane rit tu es triste quand il te dit qu'il ne peut plus voir la tour Eiffel mais il est carrément étonné quand tu lui dis que tu as fait tout le trajet en stop tu as l'impression qu'il ne te croit pas vraiment tu es un peu gênée de lui dire que tu n'avais pas assez d'argent pour l'avion ou le train peu à peu il comprend que tu es sérieuse il regarde au loin et dit je ne pourrais pas faire ça là tu te réjouis d'avoir rétabli un équilibre entre vous tu es capable de faire quelque chose que lui ne saurait pas la Golf GTI noire est un cadeau de ses parents pour son dix-huitième anniversaire et ça c'est toi qui dois le digérer tu te sens d'humeur à taquiner l'enfant gâté en lui tu veux le provoquer un peu tu lui dis que dans ton pays c'est la voiture préférée des Zuhälter des proxénètes il ne comprend pas le mot Zuhälter mais il promet de le chercher dans le dictionnaire maintenant tu regrettes d'avoir dit ça tu changes vite de sujet tu lui demandes ce que font ses parents peut-être qu'il n'a pas bien saisi le sens de ta question ou alors son arrière-pensée t'échappe il dit seulement ils sont en Corse avec ma soeur et ne reviennent qu'en septembre maintenant tu es dans la grande salle de bains plus grande que le salon de tes parents sur le lavabo une serviette avec des initiales brodées tu te demandes si le sol est fait de vrai marbre ou si c'est une imitation tu penses à la petite douche chez toi avec les taches de moisissure sur le mur brutalement l'envergure de ton entreprise te frappe tu te sens comme un viking parti au loin sur le vaste océan noir et tu te demandes à quoi ressemble la fin du monde un immense tourbillon qui t'engloutira toi et ton bateau dans les profondeurs huileuses et mortelles de l'au-delà bizarrement le sentiment de panique te fait défaut aujourd'hui tu savoures simplement la traversée sublime et tu enfiles le kimono chatoyant de soie noire que Stéphane a accroché sur le grand miroir tu es soulagée qu'il n'ait pas eu l'occasion de voir ton pyjama orange en éponge avec les petits éléphants bleus que tu portes depuis des années et qui est devenu beaucoup trop petit tu ajustes le kimono de façon à ce que le galbe de tes seins soit mis en valeur et pendant que tu mets un peu et même beaucoup de rouge à lèvres couleur mûre tu dis à ton reflet distrait le Titanic a peut-être coulé mais ils ont quand même eu une belle fête avant derrière la porte résonne l'introduction de Smells like Teen Spirit tu as déjà entendu ce morceau à la radio tu l'as détesté mais dans la buée de la salle de bains surchauffée ces accords de distorsion vibrent dans ta moelle épinière comme un nouvel adage de ta vie à venir curieuse et pieds nus tu vas rejoindre Stéphane dans le salon il te voit il baisse la musique et pousse un sifflement muet il te sert un Pastis et vous fumez les cigarillos de son père tu lui racontes ton voyage et après chaque verre tu reviens avec d'autant plus de plaisir sur des détails qui ne t'avaient pas semblé importants que tu laisses peu à peu se développer dans toute leur ampleur après un nombre considérable de verres tu n'arrives plus à distinguer fiction et réalité le voyage n'a presque plus d'importance non plus tu ne sens plus qu'une seule envie maintenant subtile et irrésistible celle de te sentir aussi nue devant lui que la première nuit tu tires sur la ceinture du kimono et le tissu soyeux glisse le long de ton corps Stéphane a un geste discret la chaîne hifi s'éteint tu sens chaque fibre de velours sur le canapé contre ta peau avec un petit rire presque sérieux tu lui dis Voulez-vous coucher avec moi ce soir et maintenant ton souvenir de la maison est une mosaïque inachevée de sexe éclaté chaque mètre carré de la maison est baptisé le divan du salon le bureau de son père la machine à laver la moquette du couloir et au fil des chambres tu es baptisée un peu plus chaque fois Stéphane décharge lentement son plaisir en toi et sur toi dans une défloration continuelle tu le sens à chaque fois buter contre tes limites peu à peu tu t'ouvres à lui et tu prends goût à son sexe et il te donne amplement l'occasion d'y goûter et tu te rappelles cet après-midi où son doigt restait presque immobile contre tes fesses vierges et tu tremblais de peur et d'attente aussi mais le moment est venu où une vague de chaleur a envahi ton bassin où tu t'ouvrais pour lui et pour toi et chaque centimètre de son pieu dur s'enfonçait et réveillait des sentiments dont tu ne soupçonnais même pas l'existence c'est là seulement que tu te sens libre infiniment libre d'offrir tes ouvertures au plaisir tes nuits ne sont plus des bancs de sable d'insomnie sur une mer sans horizon mais des trous noirs de félicité sans fonds déjà une de ces éternités te jette sur le rivage d'un matin tu te demandes longtemps où tu pourrais bien être tu te vautres dans l'indécision agréablement assommée tu te lèves tu regardes dans la cuisine dans la salle de bains dans le salon mais apparemment Stéphane est parti c'est la première fois depuis ton arrivée que tu es seule dans la maison tu veux être sûre tu regardes aussi dans la cave et le cellier finalement tu montes voir les deux pièces que vous n'avez pas inaugurées au premier étage au fond du couloir comme la jeune fille dans le château de Barbe-Bleue tu es dans la chambre des parents tu examines longuement une photo accrochée au mur en fait ce sont deux photos réunies dans un cadre double le grain des deux photos est si différent que tu te demandes comment ils ont pu se rencontrer deux destins qui semblent ne pas pouvoir se recouper tu fouilles avec désinvolture la grande armoire à glace tu découvres un album photo qui ne révèle rien d'intime sauf que la soeur de Stéphane te ressemble un peu sur ses photos de vacances à la mer maintenant les meubles de chevet symétriquement encastrés dans le cadre du lit celui du père révèle la première surprise tu ouvres le tiroir et l'effroi ravi de ta découverte te frappe au visage Zuhälter tu n'as jamais vu de proxénète et tu ne peux pas te souvenir que quelqu'un t'ait jamais expliqué ce que fait un proxénète et pourtant tu le sais et quoique tu n'aies jamais vu de revue porno ces magazines colorés te semblent aussi familiers que toutes les prières que tu as apprises à l'école le tiroir en regorge des jeunes filles aucune d'elles ne doit avoir plus de dix-sept ans aux prises avec au moins deux sinon trois ou quatre hommes dans toutes les positions sans honte tu trembles d'excitation bouillonnante plus encore que ces revues porno l'idée de fouiller dans les affaires des autres chose défendue comme le chocolat tu te rappelles comment tu raffolais du chocolat quand tu étais plus jeune ta mère le cachait toujours un dimanche elle était à l'église elle ne devait pas rentrer avant midi et tu as cherché partout dans la maison finalement tu as trouvé une boîte entamée de nougats dans le cellier apparemment le vice caché de ta mère tu fais fondre un morceau dans ta bouche c'est tellement bon que tu en reprends un et encore un autre tu sais déjà que tu seras obligée de tout finir tant pis pour les conséquences ta mère n'a pas mis longtemps à trouver la boîte vide comble de l'insolence tu avais soigneusement remis les papiers d'argent en te disant elle ne le remarquera peut-être pas ton matelas a été transféré au grenier où tu as passé trois semaines dans l'humidité des murs des larmes de la solitude tu es de nouveau cette petite fille qui a déniché des objets de plaisir défendus tu te demandes ce qu'il pourrait bien y avoir dans la table de nuit de la mère le tiroir du haut ne contient que quelques Cosmopolitan cornés celui du bas contient un vibromasseur en métal poli une paire de bas couleur café au lait accrochés à un porte-jarretelles noir tu te souviens du jour où tu en avais assez de tes éternelles socquettes blanches tu es allée à la droguerie pour demander une paire de collants fins comme tu avais lu sur l'emballage décoloré par le soleil dans la vitrine la vendeuse t'a regardée curieusement elle s'est étonnée que tu ne connaisses pas ta taille tu es rentrée chez toi curieuse de l'éclat et de la sensation nouvelle sur ta peau ta mère a voulu savoir ce que tu avais acheté tu lui as montré le paquet dans ton sac elle a jeté tes achats à la poubelle en parlant du diable et de Dieu mais maintenant les châtiments de ta mère sont loin derrière des montagnes lointaines tu t'asseois au bord du lit tu sens la moquette douce et accueillante sous tes pieds nus tu enlèves ton kimono fiévreusement tu fais glisser le voile soyeux des bas sur tes jambes chargées d'électricité tu ajustes les attaches du porte-jarretelles et maintenant tu te sens encore plus nue que si tu étais simplement nue tu te couches en travers du lit et feuillettes les magazines du père de Stéphane jusque là tu voyais la sexualité comme quelque chose qui a lieu entre des gens du même âge ce magazine te montre un autre monde avec d'autres possibilités tu regardes maintenant la photo du père de Stéphane ils se ressemblent beaucoup sauf évidemment son père est plus mûr l'idée qu'un homme un père puisse t'exciter a quelque chose de dérangeant tu penses à ton propre père lorsqu'il parlait de ses missions meurtrières en Russie les monologues interminables pour savoir qui était le plus intelligent de tous Hitler Goebbels ou Himmler il parlait d'eux au présent parce qu'il n'avait jamais accepté la défaite un soir ivre et obsédé par l'idée que la femme allemande ne devait pas connaître le sentiment anti-germanique de la peur il est allé chercher dans la cuisine son revolver méticuleusement entretenu il t'a traînée dans la cave t'a plaquée contre le mur moisi près de toi les impacts de balles te rendaient presque folle muette de peur il a continué à tirer à faire gicler le plâtre du mur à côté de toi à la fin tu ne criais plus une idée bizarre te traverse le cerveau le père de Stéphane rentre dans la chambre te surprend et t'entraîne dans la cave il veut te punir parce que tu es une fille mal élevée il te jette sur un matelas humide il ouvre sa braguette et sort sa matraque pour t'éduquer mais il ignore tout de ton passé de femme allemande il ne fait qu'enfoncer des portes ouvertes et tu as un immense plaisir à te sentir transpercée de toutes parts comme Saint Sébastien que ta mère adorait tant tu recueilles les flèches de sa volupté dans tous tes orifices et soudain tu es convaincue que tu es plus près de Dieu ici que ta mère à l'église tu te sens tirée par les cheveux et tu cries baise-moi comme une salope rapproche-moi de Dieu RAPPROCHE-MOI DE DIEU tu te lèves tu vas voir à la fenêtre si personne ne vient ton fantasme se fond dans la grisaille éclatante de l'après-midi mais très vite il prend d'autres formes inquiétantes |
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