THE BEATIFICATION OF ZERO "

(the divine duty of servants)

"N’y aurait-il pas une lumière dans la lumière, et pas seulement dans le noir?"

 

institut benjamenta - Mark Rylance et Alice Krige

      

      Peu de films ont finalement pour sujet une énigme, qui arrivent à en faire percevoir les linéaments sensibles. L’Énigme : " celui qui l’aime reste seul " annonce le film dans une parabole d’ouverture.
            Ne pas avoir vu. Essayer d’entendre alors. Quelques mots qui résonnent encore, le film absent :

" Parfois il y a plus de vie dans une porte qui s’ouvre que dans une question "
" De très loin, on vient à moi "
" Peut-être n’aurai-je jamais ni racine ni branche ? "
" Dieu a donné un Kraus à ce monde pour lui donner une énigme "
" Les choses interdites vivent vingt fois "
" Am i living in a fairy tale ? "
" En nous le son de ta voix nous rappellera ton souvenir "

            Dans ce conte de fées, un homme (Jakob von Gunten), librement consent à n’être plus rien, à ne plus que servir chez les autres l’absence qu’il est devenu à lui-même. Librement il décide d’échapper à la sphère de la liberté. Il s’engage dans le non-engagement du servir dans les règles. " Les règles ont déjà pensé à tout " est-il écrit sur les murs de l’Institut. L’eau coule. S’écoulant, elle ne cesse de s’écouler, mettant en garde le spectateur pressé, avide d’en conclure qu’elle a un jour commencé à couler. Il ne se passe rien. L’espace, mis en espace frontalement sur la toile cinématographique, indique l’éternité du toujours déjà là du temps et de l’espace. La loi de la règle s’écoule, qui ne veut rien sinon la répétition absurde d’elle-même, " Le mouvement perpétuel conduit à la moralité " voit-on inscrit sous une clepsydre de rêve. Libéré, " indifférent à ce qu’on peut lui demander car sa modestie n’a pas de limite ", Jakob von Gunten se soumet au désir de la loi. Les Formes se déploient autour de lui, il rêve : " Au lieu de vieillir, je deviens de plus en plus jeune. Celui qui croit cela sera heureux pour le reste de ses jours ", ou " La vie esquisse-t-elle un monde plus subtil que moi ? " Jakob von Gunten est rendu au dehors. " Je ne permettrai jamais à personne de me sauver et je ne sauverai jamais personne. " Une si singulière consistance d’être, que seuls d’infinis cercles tracés au tableau noir par les élèves peuvent contenir.
            Deux lieux semblent dans cette indifférence (passivité) absolue pourtant produire l’irruption de ce qui indissociablement se sent extérieur et intérieur. Ne plus y être. N’être plus du tout. Disparaître. Absolument. Comment cela serait-il possible ? Dans le plus grand néant, le désir de la loi, ou la loi du désir, réserveraient-ils paradoxalement un reste, involontaire, comme coulant ? Rattrapée par le dehors qui ne vient plus, la maison chute dans le dehors qui ne vient plus. L’autre, le dehors qui ne vient plus, le dehors au-dedans, réintroduit, la mort ou l’amour, que la vie a ainsi bannie, qui ressuscite la vie. La figure de Kraus, le " monosyllabique Kraus ", maître absolu du principe " Peu mais parfaitement ", gardien des appartements intérieurs en mystérieuse correspondance et miroir des subjectivités évanouies, incarnation parfaite du désir de la loi, prêtre d’un rien intérieur, se révèlera n’être que le gardien de la croyance en ce rêve épuré qu’est la vie à laquelle l’homme croit. En vérité, " il n’y a rien ", seule l’énigme, de la vie et de la beauté, en parole. Rien q’un poisson rouge démesurément grossi à la loupe de son bocal, métaphore d’une vérité acéphale…

                    " Sont-ce là les appartements privés ? Y rentrerai-je un jour ? … Je dois dire qu’ils n’existent pas "
                    " Les règles ont pensé à tout ". Et pourtant…

            Quel discours critique pourrait-il éclairer l’obscurité préservée de ce film étrange ? L’article de Positif, historiquement intéressant (Walser, la Taubuchnovelle, la civilisation helvète…), n’arrive pas pour autant à sentir le film, comme étouffé de savoirs. Le journal Diagonal, local lui, se contente du lyrisme. On sent bien qu’il n’a rien à dire.
            Le poème cinématographique ne se laisserait-il approcher que par d’infinies traductions, impossible quête d’une langue, témoignant de l’impossible que le film lui-même déploie en sa création. Au plus près de l’inconscient, de sa langue imaginaire tissée des schèmes absurdes qui la fondent, traduisant les figures archétypales suisses en figures inconscientes complexes, la forme esthétique ancrée dans la référence culturelle vient dans le temps déployer son effet dans la résonance spectrale du récepteur. Les frères Quay sont, en ce sens, le cinéma, pour reprendre ce que disait Godard de Fritz Lang… Son " idée immanente réalisée ", le cinéma du cinéma : des images, des sons, des paroles qui parlent et ne sont pas entendues…
            Pas complètement en tout cas. Quel spectateur pourrait être en effet à la hauteur d’un tel pro-gramme ? Saisirait-il alors tout de même dans cet au-delà ou cet en deçà du sens et de la culture un petit peu de cette essence incarnée, qu’il en ressortirait certainement plus in-formé de ces espaces vides, qui n’existent pas, et qui président aux lois de la représentation. L’énigme, Monsieur…
            Car ici comme ailleurs, la psychologie fait des ravages. Son absence n’indique dans le poème visuel qu’un jeu formel, vide du sens qui se construit dans le regard porté sur soi par l’œuvre. À la limite il n’est plus besoin d’aller voir. Aussitôt dit, aussitôt oublié. Le discours critique, journalistique, politique, amoureux, comme éternelle défense contre la chose. A l’inverse considérer l’irréductible comme susceptible d’être intégralement traduit dans cet idéal de sur-langue que propose le savoir naïf de l’interprétation semble se révéler, au-delà du somnambulisme éthique ainsi fondé, comme une entreprise de consolation infantile radicale. Et pourquoi pas, en effet, ne voir dans ce poème filmique la frigidité de Fraulein Benjamenta, la légitimation du sadisme institutionnalisé relevé par l’amour (" Now that i am not a king, i want to live. I’m hungry for life " confie Herr Benjamenta à Jakob peu avant la fin) la neige comme métaphore d’un paradis perdu, la forêt comme lieu de l’expérience etc. Ce ne serait certainement pas faux, et respectueux en outre des " englobants " culturels et historiques à l’œuvre dans toute production de l’homme. Pourquoi alors cette réticence pour ce qu’il faut bien appeler, à la lecture de Positif, une baignade dans le sens. Sans doute parce que dans la tempête de neige finale, le chapeau de Jakob von Gunten s’envole, qu’hébété il ne le rattrape pas, et que dans le plan suivant, les frères Quay le montrent nourrissant le poisson rouge, la lumière éclairant et n’éclairant pas l’énigme déchirante. Parce qu’aussi se pose la question de savoir comment la relation
du maître et de l’esclave, comme versant occidental de l’abord du vide dans l’impossible de l’intersubjectivité, arrive à sécréter son propre dépassement. Comment n’être pas, être, étant, n’étant plus ?

                    " N’y aurait-il pas une lumière dans la lumière, et pas seulement dans le noir ? "

            Au moment où sort " Gladiator " de Ridley Scott, qu’un péplum colossal polonais se tourne dans le sud de la France (le pont du Gard se retrouvera par le jeu des images virtuelles à Rome), et que l’actualité offre en pâture le spectacle d’une cinquantaine d’étouffés chinois, paradoxalement asphyxiés par la chaleur d’un camion frigorifique (le trafic d’homme est plus lucratif, cyniquement parlant, que celui de la drogue), il n’est peut-être pas innocent que ce soit un cinéma d’inspiration suisse qui interroge le symptôme : un certain regain d’intérêt pour l’esclavage… 
            La grandeur de ce film, orgueilleusement humble, nous semble pour l’instant participer d’une rare tentative d’aborder cette énigme, du point de vue de Dieu, d’un esclave que la soumission rend banalement divin. Sade seul le suggère mais cette idée restera certainement incompréhensible aux insoumis de la soumission comme aux individus post-modernes récemment désaliénés.
            Un graffiti du pavillon helvète de l’exposition universelle d’Architecture à Venise nous donne peut-être alors, sous une forme humoristique mais quelque peu revancharde, la clef de cette énigme, celle de l’amour et du domesticisme : " Quelle est la différence entre Dieu et un français ? Dieu, lui, ne se prend pas pour un français ". Institut Benjamenta comme œuvre de vérité trinitaire, d’Apocalypse sans rémission, deux démiurges qu’on imagine jumeaux, inspirés d’une mystérieuse révélation, l’utopie insignifiante et totale du Cinéma absolu, réalisé, entendu, vu.
            Qui a vu ce film ? Qui peut encore voir, entendre et réaliser un film, dé-montrant que l’impossible est en cours, qu’il faut être absolument réalistes. Voir que ce film ne possède ni ne détruit rien…

INSTITUT BENJAMENTA ou ce rêve qu’on appelle la vie humaine JAKOB VON GUNTEN " Les frères Quay, GB, 1995, 1h45 avec Mark Rylance (Jakob), Alice Krige (Fraulein Benjamenta)…