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" THE
BEATIFICATION OF ZERO "
(the divine duty of servants)
"N’y
aurait-il pas une lumière dans la lumière, et pas seulement dans le
noir?"

Peu
de films ont finalement pour sujet une énigme, qui arrivent à en faire
percevoir les linéaments sensibles. L’Énigme : " celui qui
l’aime reste seul " annonce le film dans une parabole
d’ouverture.
Ne pas avoir vu. Essayer d’entendre alors. Quelques mots qui résonnent
encore, le film absent :
" Parfois
il y a plus de vie dans une porte qui s’ouvre que dans une question "
" De très
loin, on vient à moi "
" Peut-être
n’aurai-je jamais ni racine ni branche ? "
" Dieu
a donné un Kraus à ce monde pour lui donner une énigme "
" Les
choses interdites vivent vingt fois "
" Am i
living in a fairy tale ? "
" En
nous le son de ta voix nous rappellera ton souvenir "
Dans ce conte de fées, un homme (Jakob von Gunten), librement consent à n’être
plus rien, à ne plus que servir chez les autres l’absence qu’il est devenu
à lui-même. Librement il décide d’échapper à la sphère de la liberté.
Il s’engage dans le non-engagement du servir dans les règles. " Les
règles ont déjà pensé à tout " est-il écrit sur les murs de
l’Institut. L’eau coule. S’écoulant, elle ne cesse de s’écouler,
mettant en garde le spectateur pressé, avide d’en conclure qu’elle a un
jour commencé à couler. Il ne se passe rien. L’espace, mis en espace
frontalement sur la toile cinématographique, indique l’éternité du
toujours déjà là du temps et de l’espace. La loi de la règle s’écoule,
qui ne veut rien sinon la répétition absurde d’elle-même, " Le
mouvement perpétuel conduit à la moralité " voit-on inscrit sous
une clepsydre de rêve. Libéré, " indifférent à ce qu’on peut
lui demander car sa modestie n’a pas de limite ", Jakob von Gunten
se soumet au désir de la loi. Les Formes se déploient autour de lui, il rêve :
" Au lieu de vieillir, je deviens de plus en plus jeune. Celui qui
croit cela sera heureux pour le reste de ses jours ", ou " La
vie esquisse-t-elle un monde plus subtil que moi ? " Jakob von Gunten
est rendu au dehors. " Je ne permettrai jamais à personne de me
sauver et je ne sauverai jamais personne. " Une si singulière
consistance d’être, que seuls d’infinis cercles tracés au tableau noir
par les élèves peuvent contenir.
Deux lieux semblent dans cette indifférence (passivité) absolue pourtant
produire l’irruption de ce qui indissociablement se sent extérieur et intérieur.
Ne plus y être. N’être plus du tout. Disparaître. Absolument. Comment cela
serait-il possible ? Dans le plus grand néant, le désir de la loi, ou la
loi du désir, réserveraient-ils paradoxalement un reste, involontaire, comme
coulant ? Rattrapée par le dehors qui ne vient plus, la maison chute dans
le dehors qui ne vient plus. L’autre, le dehors qui ne vient plus, le dehors
au-dedans, réintroduit, la mort ou l’amour, que la vie a ainsi bannie, qui
ressuscite la vie. La figure de Kraus, le " monosyllabique Kraus ",
maître absolu du principe " Peu mais parfaitement ",
gardien des appartements intérieurs en mystérieuse correspondance et miroir
des subjectivités évanouies, incarnation parfaite du désir de la loi, prêtre
d’un rien intérieur, se révèlera n’être que le gardien de la croyance
en ce rêve épuré qu’est la vie à laquelle l’homme croit. En vérité,
" il n’y a rien ", seule l’énigme, de la vie et de la
beauté, en parole. Rien q’un poisson rouge démesurément grossi à la loupe
de son bocal, métaphore d’une vérité acéphale…
" Sont-ce là les appartements privés ? Y rentrerai-je un jour ?
… Je dois dire qu’ils n’existent pas "
" Les règles ont pensé à tout ". Et pourtant…
Quel discours critique pourrait-il éclairer l’obscurité préservée de ce
film étrange ? L’article de Positif, historiquement intéressant
(Walser, la Taubuchnovelle, la civilisation helvète…), n’arrive pas pour
autant à sentir le film, comme étouffé de savoirs. Le journal Diagonal,
local lui, se contente du lyrisme. On sent bien qu’il n’a rien à dire.
Le poème cinématographique ne se laisserait-il approcher que par d’infinies
traductions, impossible quête d’une langue, témoignant de l’impossible
que le film lui-même déploie en sa création. Au plus près de
l’inconscient, de sa langue imaginaire tissée des schèmes absurdes qui la
fondent, traduisant les figures archétypales suisses en figures inconscientes
complexes, la forme esthétique ancrée dans la référence culturelle vient
dans le temps déployer son effet dans la résonance spectrale du récepteur.
Les frères Quay sont, en ce sens, le cinéma, pour reprendre ce que
disait Godard de Fritz Lang… Son " idée immanente réalisée
", le cinéma du cinéma : des images, des sons, des paroles qui parlent
et ne sont pas entendues…
Pas complètement en tout cas. Quel spectateur pourrait être en effet à la
hauteur d’un tel pro-gramme ? Saisirait-il alors tout de même dans cet
au-delà ou cet en deçà du sens et de la culture un petit peu de cette
essence incarnée, qu’il en ressortirait certainement plus in-formé de ces
espaces vides, qui n’existent pas, et qui président aux lois de la représentation.
L’énigme, Monsieur…
Car ici comme ailleurs, la psychologie fait des ravages. Son absence
n’indique dans le poème visuel qu’un jeu formel, vide du sens qui se
construit dans le regard porté sur soi par l’œuvre. À la limite il n’est
plus besoin d’aller voir. Aussitôt dit, aussitôt oublié. Le discours
critique, journalistique, politique, amoureux, comme éternelle défense contre
la chose. A l’inverse considérer l’irréductible comme susceptible
d’être intégralement traduit dans cet idéal de sur-langue que propose le
savoir naïf de l’interprétation semble se révéler, au-delà du
somnambulisme éthique ainsi fondé, comme une entreprise de consolation
infantile radicale. Et pourquoi pas, en effet, ne voir dans ce poème filmique
la frigidité de Fraulein Benjamenta, la légitimation du sadisme
institutionnalisé relevé par l’amour (" Now that i am not a king,
i want to live. I’m hungry for life " confie Herr Benjamenta à
Jakob peu avant la fin) la neige comme métaphore d’un paradis perdu, la forêt
comme lieu de l’expérience etc. Ce ne serait certainement pas faux, et
respectueux en outre des " englobants " culturels et
historiques à l’œuvre dans toute production de l’homme. Pourquoi alors
cette réticence pour ce qu’il faut bien appeler, à la lecture de Positif,
une baignade dans le sens. Sans doute parce que dans la tempête de neige
finale, le chapeau de Jakob von Gunten s’envole, qu’hébété il ne le
rattrape pas, et que dans le plan suivant, les frères Quay le montrent
nourrissant le poisson rouge, la lumière éclairant et n’éclairant pas l’énigme
déchirante. Parce qu’aussi se pose la question de savoir comment la relation
du maître et de l’esclave, comme versant
occidental de l’abord du vide dans l’impossible de l’intersubjectivité,
arrive à sécréter son propre dépassement. Comment n’être pas, être, étant,
n’étant plus ?
" N’y aurait-il pas une lumière dans la lumière, et pas seulement
dans le noir ? "
Au moment où sort " Gladiator " de Ridley Scott, qu’un péplum
colossal polonais se tourne dans le sud de la France (le pont du Gard se
retrouvera par le jeu des images virtuelles à Rome), et que l’actualité
offre en pâture le spectacle d’une cinquantaine d’étouffés chinois,
paradoxalement asphyxiés par la chaleur d’un camion frigorifique (le trafic
d’homme est plus lucratif, cyniquement parlant, que celui de la drogue), il
n’est peut-être pas innocent que ce soit un cinéma d’inspiration suisse
qui interroge le symptôme : un certain regain d’intérêt pour
l’esclavage…
La grandeur de ce film, orgueilleusement humble, nous semble pour l’instant
participer d’une rare tentative d’aborder cette énigme, du point de vue
de Dieu, d’un esclave que la soumission rend banalement divin. Sade seul
le suggère mais cette idée restera certainement incompréhensible aux
insoumis de la soumission comme aux individus post-modernes récemment désaliénés.
Un graffiti du pavillon helvète de l’exposition universelle d’Architecture
à Venise nous donne peut-être alors, sous une forme humoristique mais quelque
peu revancharde, la clef de cette énigme, celle de l’amour et du
domesticisme : " Quelle est la différence entre Dieu et un français ?
Dieu, lui, ne se prend pas pour un français ". Institut Benjamenta
comme œuvre de vérité trinitaire, d’Apocalypse sans rémission, deux démiurges
qu’on imagine jumeaux, inspirés d’une mystérieuse révélation,
l’utopie insignifiante et totale du Cinéma absolu, réalisé, entendu, vu.
Qui a vu ce film ? Qui peut encore voir, entendre et réaliser
un film, dé-montrant que l’impossible est en cours, qu’il faut être
absolument réalistes. Voir que ce film ne possède ni ne détruit
rien…
INSTITUT BENJAMENTA ou ce rêve
qu’on appelle la vie humaine " JAKOB
VON GUNTEN " Les frères Quay, GB, 1995, 1h45 avec Mark Rylance (Jakob),
Alice Krige (Fraulein Benjamenta)…
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